Texte mis à jour le 02.04.2026
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Bien que la Loi sur les énergies renouvelables mise en place en 2000 et l’abandon du nucléaire acté en 2002 constituent des étapes importantes de la politique énergétique allemande, la transition énergétique reposait initialement sur la feuille de route énergétique à l’horizon 2050, appelée concept énergétique « Energiekonzept », publiée en 2010.
Ce concept définissait les grandes orientations de la transition énergétique et fixait des objectifs quantitatifs notamment pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, le développement des énergies renouvelables et l’efficacité énergétique.
En 2010 les centrales nucléaires pouvaient encore bénéficier d’une prolongation de fonctionnement au titre de technologie de transition. Mais quelques mois plus tard, suite à l´accident de Fukushima en mars 2011, le gouvernement a fait marche arrière et a fixé la sortie du nucléaire à 2022.
Ce revirement est appelé « Energiewende », le tournant énergétique. Le mot « Energiewende » a été adopté parce qu’il s’agit une décision radicale. Le mot « Die Wende » (le tournant) était déjà utilisé en 1989 pour désigner le processus de changement après la chute du mur à Berlin.
Le tournant énergétique a été adapté au fur et à mesure et les objectifs durcis, à savoir un système électrique presque neutre en carbone, visé d’ici 2035 et l’intention d’atteindre la neutralité carbone (zéro émission nette) en 2045.
Après la décision de l’abandon du nucléaire, l’Allemagne avait tablé sur le gaz russe à bon marché pour sécuriser son approvisionnement énergétique. La crise énergétique, née de la guerre en Ukraine, a changé la donne. L’Allemagne, sevrée du gaz russe dont elle était fortement dépendante, s’est trouvé confrontée à une envolée des prix de l’énergie, générant un problème de compétitivité globale de l’industrie.
Le gaz russe a été finalement substitué courant 2022 par des importations notamment en provenance des pays d’Europe occidentale. En outre, l’infrastructure gazière a été complétée par des terminaux méthaniers destinés à accueillir le gaz naturel liquéfié (GNL).
Tout cela n’a pas empêché la coalition gouvernementale de persévérer dans sa politique climatique dogmatique et d’arrêter définitivement les trois dernières centrales nucléaires mi-avril 2023.
Suite à la dissolution du parlement allemand en décembre 2024 et aux élections fédérales en février 2025, l’Union chrétienne démocrate (CDU) et l’Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU) sont parvenues à former une coalition gouvernementale avec les Sociaux-démocrates (SPD). Le nouveau gouvernement a pris ses fonctions le 6 mai 2025.
La politique « énergie-climat » de la nouvelle coalition gouvernementale allemande peut être consultée ici.
Le nouveau gouvernement mise en général sur la continuité de la politique énergétique du gouvernement sortant : l’objectif de zéro émission nette d’ici 2045, le développement massif des énergies renouvelables (notamment éolienne et solaire), l’hydrogène « vert » et la sortie progressive du charbon au cours de la prochaine décennie. Tout en maintenant le renoncement aux centrales à fission nucléaire, le gouvernement poursuit son objectif de construction du premier réacteur à fusion en Allemagne à partir de 2040.
Le gouvernement se félicite des records dans le développement de l’éolien et du photovoltaïque, toutefois leur impact sur la consommation énergétique reste limité. C’est la consommation finale d’énergie (électricité, chaud et froid et transports) qui est déterminante, car c’est là que se joue le succès de la transition énergétique. Environ la moitié de la consommation finale d’énergie est consacrée au secteur du chaud et froid, tandis que les secteurs des transports et de l’électricité représentent chacun environ un quart.
Entre 2020 et 2025, plus de 80 GW de nouvelles capacités éoliennes et photovoltaïques ont été ajoutées. En termes de puissance installée, cela correspond approximativement à 60 centrales nucléaires allemandes.
Alors que la part des énergies renouvelables dans la consommation brute d’électricité a augmenté de 10 points depuis 2020, leur part dans les secteurs de la chaleur et des transports progresse assez lentement. En conséquence, la part des énergies renouvelables dans la consommation finale d’énergie n’a augmenté que de 4,7 points au cours de la même période.
De plus, ce qui est déterminant c’est la différence entre la puissance installée et le volume d’électricité réellement produit, car les mégawatts installés ne reflètent que la puissance de pointe théorique. Ce qui compte, c’est l’électricité réellement fournie, qui doit en outre être disponible au bon moment. Le photovoltaïque est principalement produit en été, alors que la demande est plus forte en hiver. Il en résulte donc des déficits saisonniers, et la facture s’avère particulièrement élevée pendant les heures de pointe.
Les réseaux électriques sont devenus un goulot d’étranglement, car le développement des énergies renouvelables variables et du réseau ne progressent pas au même rythme. Selon le régulateur, les coûts des services système se sont élevés à environ 5,3 Md€ en 2024, plus du quadruple des coûts en 2014.
Dans le nord, la production éolienne est écrêtée faute de lignes électriques, tandis que dans le sud, les centrales à gaz ou l’importation de l’électricité prennent le relais, ce qui entraîne une double charge. L’Allemagne doit ainsi verser des indemnités pour l’écrêtement des énergies renouvelables variables et, parallèlement, pour leur substitution coûteuse, alors même que des capacités seraient disponibles.
De plus, le contenu moyen en émissions de la production d’électricité n’a diminué que de 5,6% entre 2020 et 2025 et reste avec environ 350 g CO2éq/kWh à un niveau élevé. Pour réduire les émissions, il faudrait remplacer les combustibles fossiles des centrales en backup par l’hydrogène. Mais la question de savoir si et quand suffisamment d’hydrogène « vert », à un prix abordable, sera disponible reste en suspens.
En 2026, l’État fédéral dépensera près de 30 Md€ (notamment la prise en charge du soutien aux énergies renouvelables électriques, la subvention des tarifs d’utilisation des réseaux, la réduction de la taxe sur la consommation d’électricité et la réduction du prix de l’électricité pour l’industrie) pour atténuer le niveau des prix de l’électricité pour les entreprises et les ménages.
Jusqu’en 2022, l’Allemagne était exportatrice nette d’électricité. Depuis la fermeture des centrales nucléaires en 2023, l’Allemagne est devenue un importateur net : environ 26 TWh ont été importés en 2024 et environ 19 TWh en 2025. Cela coûte aux consommateurs plus de deux milliards d’Euros par an, alors même que la puissance installée des énergies renouvelables atteint des niveaux records.
Le coût total de la transition énergétique reste flou. Le gouvernement allemand ne réalise pas ses propres prévisions des coûts. Il observe et analyse les études de coûts réalisées par des tiers sans toutefois adhérer aux résultats. Une étude commandée par la Chambre de commerce et d’industrie estime les coûts pour la poursuite de la politique énergétique actuelle allant jusqu’à 5.400 Md€ pour la période 2025 – 2049.
Bien que tous les potentiels des renouvelables soient exploités, l’objectif est maintenant d’obtenir des coûts énergétiques durablement bas et prévisibles, compétitifs au niveau international et garantir la sécurité d’approvisionnement énergétique.
Même si un « nouveau départ » de la transition énergétique a été annoncé, l’année 2025 restera au final surtout une année de transition politique, au cours de laquelle seules quelques initiatives législatives ont été menées à bien. Les prochaines années détermineront si le nouveau gouvernement allemand parviendra à réaliser ses objectifs en matière de réduction des gaz à effet de serre tout en gardant à l’œil la sécurité d’approvisionnement et les coûts énergétiques.
Le tournant énergétique est un projet mammouth – probablement le plus grand programme d’investissement de l’histoire de la République Fédérale d’Allemagne. L’Europe, et la France en particulier, devraient suivre de près son avancement et les résultats obtenus.
Ce site parle des progrès – réels – mais aussi de la complexité de ce projet de transformation socio-économique et d’investissement, vus par un Allemand ayant travaillé dans le secteur de l’électricité en Allemagne et en France.
Les idées reçues sur la transition énergétique allemande sont légion en France. Pour les uns c’est un modèle à suivre, pour les autres c’est un véritable fiasco. Sur la base des informations référencées sur des sources officielles, les lecteurs pourront se forger une opinion éclairée sur la transition énergétique allemande et en déduire d’éventuelles pistes pour la France.
Auteur
Hartmut Lauer, Ingénieur diplômé et titulaire d’un doctorat en ingénierie (Université technique de Hanovre), a travaillé plus de 35 ans dans le secteur de l’électricité en France et en Allemagne.
Ancien dirigent d’un grand énergéticien allemand, il a été membre de plusieurs comités consultatifs et techniques dans des entreprises spécialisées du domaine de l’énergie. Il a également été membre de la Commission sur la Sûreté des Installations Nucléaires (Reaktorsicherheitskommission) auprès du Ministre Fédéral de l’Environnement.
A la demande de l’Université Technique de Darmstadt il a enseigné de nombreuses années la matière « Énergie Nucléaire » comme professeur détaché. Il appartient de longue date à la KTG (Société d’énergie nucléaire allemande) et à la SFEN et est l’auteur de nombreuses publications sur le nucléaire et la transition énergétique en Allemagne.
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